Le 429 Le blog de Patrick Cargnelutti, auteur.
LA CAVALE DE JAXIE CLACKTON de Tim Winton

LA CAVALE DE JAXIE CLACKTON de Tim Winton

Par Patrick le 07/06/2021, publié dans roman, gallimard, chroniques

Le résumé de la maison d'édition

LA CAVALE DE JAXIE CLACKTON - Tim Winton - Éditions Gallimard - collection La Noire - 302 p. mai 2021

Traduit de l’anglais (Australie) par Jean Esch

Couverture intégralement noire, le nom de l'auteur sur deux lignes en rouge, et titre sur deux ligne en caractères gras gris.

Quand Jaxie voit son père écrasé sous le pick-up — le cric a lâché —, il sait que tout l’accuse : en ville, personne n’ignore qu’il haïssait Clackton senior, ivrogne borgne qui cognait sec. Alors Jaxie trace droit devant lui, crevant de trouille et bientôt de soif puis de faim dans l’immensité éblouissante du lac salé.

Soudain, une cabane. Pour Jaxie, un rien parano, le vieux schnock qui l’habite est forcément un ennemi. Entre le prêtre défroqué solitaire et l’adolescent rebelle s’installe un rituel de cohabitation façon chat et souris, chacun étant persuadé que l’autre représente une menace. Pourtant, le vrai danger est ailleurs.

Dans ce désert peuplé d’eucalyptus rabougris et de rares kangourous, le silence et une sécheresse torride règnent, contribuant à faire de la cavale de Jaxie une épreuve initiatique d’une violence sourde.

Parano australe...

La famille Clackton habite en Australie, à Monkton, « un bar, un restau de routiers, un silo à grains et douze rues, dont la moitié désertes, assez petit pour que tout le monde entende quelque chose et se fasse une putain d’opinion. » Mais personne dans le patelin n’était venu au secours de Shirley Clackton, ou de son fils, lorsque son tyran domestique de mari avait décidé de la frapper. Elle en est morte. Oh, bien sûr, on pouvait mettre son décès sur le compte de la maladie qui s’était emparée d’elle, mais les coups, la vie insupportable, la peur permanente l’avaient tuée bien plus sûrement.

Clackton senior est une brute, un ivrogne invétéré, borgne, une machine à cogner. Boucher de son état, n’hésitant pas à servir à ses clients les bêtes qu’il trouvait écrasées sur la route ou à faire passer les chevaux sauvages qu’il découpe à la tronçonneuse pour du bœuf. Affectueusement surnommé « Capitaine Wankbag » (Capitaine Sac à merde) par son fils, l’ignoble bonhomme est devenu encore plus violent depuis que son épouse est trépassée et le pauvre Jaxie, quinze ans, qui travaille avec lui désormais, lui sert de punchingball. Comme le meilleur copain du Capitaine est l’unique flic de Monkton, inutile de se plaindre aux autorités, ce serait même contreproductif. L’adolescent subit donc cette existence maudite en serrant les dents...

Jusqu’à ce jour béni où Jaxie découvre son père écrasé sous son énorme 4X4. Pour ne pas payer le garagiste, Wankbag le pingre avait décidé de réparer lui-même les freins du monstre, mais il avait eu l’excellente idée de soulever le très lourd véhicule avec un cric de voiture ordinaire. Celui-ci avait bien entendu cédé lorsqu’il s’était glissé en dessous. Deux tonnes sur la tête et la cage thoracique, pas de doute : l’ignoble est raide mort. Au lieu de se laisser aller à la joie d’être enfin débarrassé de ce salaud, Jaxie panique et commence à se dire qu’il va forcément être accusé de meurtre. Les gens de Monkton, et le policier, savent combien il hait cet homme. « Peut-être que tout le monde s’en foutait. Ce n’était que Capitaine Wankbag. Tout le monde savait que c’était un connard. Mais quand quelqu’un clamse de cette manière, écrasé comme une crêpe sous une voiture, dans son cabanon, les gens veulent savoir comment, pourquoi et qui. »

Jaxie prépare un sac à dos, aussi complet que possible, prend une carabine et deux boîtes de cartouches et s’enfuit, à pied droit devant lui, vers l’est, en longeant l’autoroute. Il avance en territoire connu, étant déjà venu avec Wankbag chasser dans ce semi-désert salé. Durant des jours et des jours, il avance sans relâche, la peur au ventre d’être découvert par la police, d’être attaqué par des inconnus. Jaxie chasse comme il peut le maigre gibier de ce territoire pelé, varan, kangourou, wallabi, il économise l’eau de la nourrice qu’il a pensé à emporter, par contre, l’étourdi se rend vite compte qu’il n’a pas de couteau, ce qui n’est pas vraiment pratique lorsqu’il s’agit de dépecer son gibier. Après bien des vicissitudes, l’adolescent découvre une cabane habitée et imagine déjà s’y introduire afin d’y voler un couteau. À l’affût, sûr de bénéficier de l’avantage de la surprise, Jaxie observe un vieux bonhomme qui lui fait bien vite comprendre qu’il est, malgré tous ses efforts, repéré.

Peu à peu, au fil des jours, un début de communication s’installe jusqu’à ce que le vieillard, Fintan MacGillis, explique à Jaxie qu’il est un ancien prêtre. Le jeune n’est pas idiot et se dit qu’il vaut mieux tenir ses distances. Si Fintan n’est plus dans une église à dire la messe, c’est qu’il doit avoir quelque chose de pas clair à se reprocher, et il ne voit pas cinquante possibilités, c’est pourquoi Jaxie décide de ne pas vivre sous le même toit. Vaille que vaille, ces deux étrangers, on ne peut plus éloignés l’un de l’autre, vont devoir trouver un modus vivendi afin de survivre dans ce milieu hostile malgré la paranoïa qui imprègne tous leurs rapports...

À peine trois ou quatre phrases lues et l’on est pris dans la toile de l’auteur, capté par le style direct et l’écriture à vif, et c’est peu dire qu’on n’a pas une seule seconde l’intention de s’échapper. La tragédie, l’angoisse et l’humour se mêlent parfaitement - les comparaisons de Tim Winton valent à elles seules cinq étoiles. Ce récit happe littéralement son lecteur dans une atmosphère poisseuse, floue, inquiétante. Jaxie, en narrateur très mûr pour son âge, trimballe encore pas mal de naïveté propre à l’enfance, même s’il est suffisamment rusé pour se tirer de difficultés qui seraient venues à bout de bien des adultes. Fintan, vieux renard, fatigué et rongé de remords, comprend qu’il va devoir apprivoiser le gamin, rester en retrait et le laisser venir, qu’il tient peut-être là, avec cette rencontre un espoir de rédemption. La vie quotidienne, lourde de méfiance mutuelle, est source de nombreux efforts accablants sous ce climat désertique, il faut chasser, ramener du bois, surveiller les alentours, jamais tout à fait tranquilles, car d’autres gars, réellement dangereux peuvent aussi rôder sur les terres salées...

Tim Winton écrit avec un punch formidable, une énergie de chaque instant, fait avancer ses personnages au bord du gouffre où ils vacillent. Il excelle à entretenir un suspense constant, aussi bien sur l’évolution de la relation entre Fintan et Jaxie, que sur les aléas de la vie dans le désert, ou la survenue possible de personnages mettant en péril leur fragile biotope. Le vieux et le jeune vont se tourner autour, se flairer avec défiance, prêts à mordre, abaissant parfois la garde mais jamais trop longtemps, un mot de travers, ou mal compris, un soupçon que l’un des deux croit se voir confirmer et c’est la crise, mettant à bas tout le fragile édifice de confiance si péniblement bâti.

Un très grand roman australien, une intrigue solide, deux personnages principaux forts, complexes, déglingués par leurs passés, en quête d’une hypothétique rédemption, ayant pour seul univers le désert, la soif, la faim, l’immensité et les hommes, porteurs de tous les dangers...

L’auteur

Né en 1960 à Perth, Tim Winton est l’écrivain australien le plus célèbre de sa génération. Deux fois finaliste du Booker Prize, quatre fois lauréat du Miles Franklin Literary Award - l’équivalent du Goncourt -, auteur d’une dizaine de roman dont six traduits en français, de plusieurs albums pour la jeunesse et de recueils de nouvelles, il a été nommé « National Living Treasure » par le National Trust. C’est aussi un surfeur assidu, engagé dans de nombreuses associations pour la protection de l’environnement. Il vit en Australie-Occidentale.

La musique

Kasey Chambers - The Captain

Cathy Maguire - The Wild Colonial Boy

Retour à la page précédente

Ce site utilise Google Analytics pour réaliser des mesure d'audience.
Pour fonctionner, ce service requiert l'écriture d'un cookie.
Acceptez-vous que "Le 429" utilise Google Analytics pour garder trace de votre passage à des fins statistiques?