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TOUTES CES FOUTAISES de Ezzedine Fishere

TOUTES CES FOUTAISES de Ezzedine Fishere

Par Anne Bouclier le 08/08/2021, publié dans roman, joellelosfeld, chroniques

Le résumé de la maison d'édition

TOUTES CES FOUTAISES - Ezzedine Fishere - Éditions Joëlle Losfeld - Collection Littérature étrangère - 288 p. mars 2021

Traduit de l'arabe (Égypte) par Hussein Emara et Victor Salama

Un intérieur sombre, dont on ne voit qu'une petite partie, sur la gauche, un abat-jour diffuse une lumière très blanche, au-dessus, on perçoit un morceau d'un tableau encadré, à droite, dans l'ombre, sur la droite, une partie du corps d'une femme, debout, vetue d'une culotte et d'un haut noir, un bras replié tenant une cigarette allumée.

Amal, une jeune Américaine d’origine égyptienne, vient de sortir d’un an de prison. Elle a été inculpée pour appartenance à une organisation étrangère visant à déstabiliser le régime, une ONG en l’occurrence. Durant une fête célébrant sa sortie de prison, elle rencontre Omar, un chauffeur de taxi. Ils passent la soirée et la nuit ensemble. Quarante-huit heures séparent Amal de son retour aux États-Unis et c’est durant ce laps de temps que se déroule le roman. Amal et Omar feront l’amour, souvent, se raconteront et raconteront l’Égypte d’une jeunesse contemporaine depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui, pleine d’espoirs mais souvent désenchantée.

À l’instar des Mille et Une Nuits, Ezzedine Fishere nous propose des récits enchâssés avec pour cadre l’histoire d’Amal et Omar. S’inspirant de faits réels, le roman n’est pas seulement bien documenté, il est empreint d’un humour noir et d’une autodérision ravageurs.

Foutaises, oui, mais ces foutaises, ce sont nos vies.

Amal et Omar se connaissent à peine, mais ils vont passer deux jours cloîtrés dans un appartement du Caire. Pendant ces deux jours, ils vont se découvrir, faire l’amour et refaire le monde, se raconter, et raconter le monde tel que chacun le voit et le sent.

Amal, à la fois américaine et égyptienne, ni vraiment égyptienne ni vraiment américaine, membre d’une ONG, arrive au Caire en 2010, un an avant l’occupation de la place Tahrir. Américaine en Égypte, elle ne bénéficie pourtant pas des traitements de faveur réservés aux étrangers, car elle est égyptienne et musulmane. Alors qu’elle doit rendre des comptes en tant qu’Américaine, on lui demande tout autant de rendre des comptes sur sa façon de vivre en tant que musulmane.

Emprisonnée pendant un an pour avoir soutenu et ravitaillé les manifestants, elle est déchue de sa nationalité égyptienne et doit retourner aux États-Unis.

Omar, l’Égyptien qui a été élevé dans « la ferme au nord de Khartoum » (rien à voir avec l’agriculture, cette « ferme » est une planque d’opposants) et dont le père est en prison pour terrorisme, va, mis au défi par Amal, lui raconter à sa façon les petites histoires de la place Tahrir. Il présente de façon presque administrative et sociologique les jeunes gens dont il va raconter la vie. Il construit ainsi un kaléidoscope de la jeunesse égyptienne, prise en étau entre, d’une part, ses aspirations et ses espoirs et, d’autre part, les traditions religieuses et culturelles et l’histoire familiale.

Ce qui s’élabore, dans cet appartement d’ombre et de lumière, c’est, au-delà d’une réflexion sur la révolution, la politique et la réalité, la confrontation de deux cultures, de deux éducations, de deux postures à l’égard de la vie.

Omar, fataliste et résigné, montre comment musulmans, catholiques, étudiants, fonctionnaires, pères de famille, enseignants, informaticiens, supporters de foot vont se retrouver, avec leur histoire, leurs convictions, leurs motivations, parfois si différentes, et leurs contradictions, place Tahrir. Certains seront battus, d’autres violées, d’autres encore tomberont amoureux, mais la vie de tous sera bouleversée. Amal, volontaire et énergique, imagine à chaque histoire une fin moins désespérée, dans laquelle les victimes réagissent, prennent leur vie en mains en trouvant les forces et l’inspiration en eux et chez leurs proches.

Qui d’Omar ou d’Amal a raison ? Peut-on influer sur son destin ou ne peut-on espérer y échapper qu’en fuyant ? Et lorsqu’on se résout à fuir, nous allégeons-nous vraiment des traditions et de la pression sociale et familiale ? Est-ce propre à l’Égypte et aux Égyptiens ou le poids de la société, de la famille et du cercle amical nous empêche-t-il d’être nous, peu importe le pays et la culture ? En arrive-t-on à être censuré par ceux qui devraient nous soutenir ? En arrive-t-on à se censurer par peur, par réflexe, par habitude ?

Dans ce roman, on ne fait pas l’amour, mais l’acte dont la seule mention pourrait nous faire condamner, nommer certaines parties du corps suffirait à nous attirer les foudres de la censure et à nous envoyer en prison. Dans ce roman, dans lequel les propos des protagonistes, qui s’expriment en anglais, ont été traduits en arabe, puis, ici, en français, les mots ne recouvrent pas toujours la réalité et on n’a pas toujours ceux dont on a besoin pour désigner les choses. Dans ce roman, Omar joue le rôle du narrateur omniscient, il est celui qui sait ce qui s’est passé et ce que ses héros pensent. Il choisit ce qu’il raconte et la façon dont il le raconte. Et c’est bien ce que lui oppose Amal, petit diable sur l’épaule de l’auteur : « Tu diriges le récit vers les aspects que tu veux mettre en avant. En un sens, ton récit crée l’histoire au lieu de simplement la dévoiler. » Toutes ces foutaises, roman de la révolution, est ainsi le roman de la construction du discours, de l’élaboration de la langue, de l’ambiguïté du récit.

La politique, la poétique, foutaises ! Foutaises, oui, mais ces foutaises, ce sont nos vies.

L'auteur

Ezzedine Fishere est un écrivain, universitaire et diplomate égyptien. Né au Koweït en 1966, il a grandi en Egypte et étudié dans plusieurs universités en France et au Canada. Il enseigne actuellement à l'université Dartmouth (Etats-Unis). Toutes ces foutaises est son septième roman.

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